Où sont passés les mécènes ?

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 julien-roturierPar Julien Roturier
En visitant un centre de soins paumé dans le Jura profond, il devient vite évident que, comme dans tous les hôpitaux du monde, l’activité préférée des patients consiste en une lente et inéluctable destruction de leurs cellules pulmonaires à grands coups de clopes de toutes natures. Car force est de l’admettre : en centre de soins, on s’emmerde fort. Surtout quand le célèbre microclimat hivernal jurassien s’en mêle et que l’ensoleillement se résume à deux heures quotidiennes.

Fort heureusement, le personnel soignant a tout prévu : au milieu de la cafétéria, véritable centre névralgique où se croisent tous ces récits de vie à faire pleurer le plus endurci des dictateurs africains, trône un billard. Comme dans nombre de cafés de France et du monde.

Seul souci : le billard est plus abîmé que la majorité des pensionnaires. S’il n’a pas connu la Seconde Guerre mondiale, au moins était-il déjà là quand la cuvette de Dien Bien Phu se faisait allègrement pilonner par l’artillerie lourde adverse et que tombaient des avants-postes aux noms aussi charmants que celui de ma défunte tante Huguette.

Son tapis vert ressemble à la fameuse piste d’atterrissage d’où nos soldats, impuissants, virent décoller les derniers chanceux avant que, privés de tarmac, on les gratifie à la place d’un golf géant avec des trous de six mètres de diamètre. Pauvre petit billard. Si l’on passe la main dessus, on peut imiter les grandes marées du Mont-Saint-Michel. Les trous ont l’air d’avoir été faits à la grenade offensive. Bref, j’arrête là les métaphores militaires et hydrologiques : il est en fin de vie.

Je pense néanmoins à une solution qui me paraît d’une simplicité telle que je me demande bien pourquoi personne n’y a pensé avant. Pourquoi ne pas contacter un fabricant de billards et lui en quémander un nouveau ? Quel industriel de prestige serait insensible à une telle publicité : une jolie photo dans un grand quotidien régional, sur laquelle on verrait un commercial en costume-cravate pimpants rendre le sourire à des patients émus, le tout par la simple grâce de quelques morceaux de bois dont le coût de fabrication revient moins cher qu’un encart dans les pages jaunes. Alors, ni une, ni deux, je cherche un candidat et décroche mon téléphone.

La décence m’interdit de citer le nom de l’interlocuteur. Une gentille secrétaire prend mon appel et me renvoie vers un commercial dont, même à travers les trous de l’écouteur, j’arrive à distinguer les costume-cravate pimpants précités. Aimable comme un prédicateur mormon au début de notre conversation, il devient aimable comme un officier de la Stasi dès qu’il comprend que ce n’est pas sur ce coup-là qu’il pourra acheter une nouvelle cravate ou gagner des points pour un séminaire en Thaïlande. « Je vous arrête tout de suite, nous ne faisons pas de dons », me dit-il. Insensible à mon argumentaire imparable à faire pleurer dans les chaumières, il consent cependant à promettre de « voir ce qu’il peut faire » pour nous trouver une table dont un client voudrait se débarrasser. Bien aimable cher monsieur, mais une comme ça, je crois qu’on a déjà l’article.

Et pourtant, sponsoriser de l’événement, et en l’occurrence du tournoi de billard, dieu sait si les fabricants le font tous les jours. Mais je dois me rendre à l’évidence : associer le nom d’une entreprise qui représente le savoir-faire français à une cause philanthropique visant à aider des alcooliques et des camés en sevrage, ce n’est pas très glamour. Que ne sommes-nous des jeunes pleins d’avenir coincés en foyer social – et notez que j’aimerais bien qu’à eux aussi, on donne des billards, des baraques, des boulots et des bagnoles sponsorisées. Non, nous ne sommes que des malades, pas très photogéniques pour la plupart, et les regards perdus feraient sans doute tache à côté d’un commercial en costume-cravate pimpants sur une belle photo du canard local.

2 réflexions au sujet de « Où sont passés les mécènes ? »

  1. Gaëlle

    eh bien, moi qui craignais, que nous soyons privés de tes articles, faute à ton séjour jurassien, je suis très heureuse de te lire ! L’image du commercial en costume-cravate pimpants m’a bien fait rire ! Allez, courage, tu n’es qu’au début de ta quête!! Et puis ça te fera une autre activité, que l’enfumage de poumons, ça peut que t’être bénéfique ! ^^

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  2. kr3k Auteur de l’article

    Si l’ennui thérapeutique mène à la naissance d’articles pareils, je suis 100% pour!

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