Complotez, il en restera toujours quelque chose

25 novembre 1963 : on s'apprête à plier le drapeau sur le cercueil de JFK. Photo (domaine public) Kennedy Presidential Library and Museum, Boston.

25 novembre 1963 : on s’apprête à plier le drapeau sur le cercueil de JFK. Photo (domaine public) Kennedy Presidential Library and Museum, Boston.

Ah, la théorie du complot. Ou plutôt, les théories. Chaque jour qui passe en amène une nouvelle, surtout depuis un certain 11-Septembre qui a cristallisé toutes nos peurs et finirait par nous faire prendre des lanternes pour des vessies.

Alors comment trier tout ce joyeux bazar qui nous passe tous les jours sous le nez via, surtout, internet en général et par les réseaux sociaux en particulier ? Où est la part de vérité dans ces centaines d’histoires de faux alunissage, de Zone 51, d’inside job* pour les tours jumelles, de Francs-Maçons maîtres du monde, Illuminati, Rosicruciens, Cruciverbistes et consorts ? Je ne voulais pas, à l’origine, parler ici des Juifs tant je suis écœuré d’entendre encore, chaque jour, des gens intelligents se laisser avoir par une propagande poliment appelée « antisioniste », gens qui s’imaginent encore que les enfants d’Israël tirent les ficelles du monde entier et contrôlent le moindre dollar qui passe. Mais trop, c’est trop, alors je vais commencer par régler ce cas, avec une méthodologie qui peut s’appliquer à la plupart des théories « historiques », avant de m’attaquer à une théorie plus moderne.

Alors, pourquoi les Juifs ont-ils la réputation d’être animés par un esprit vénal et pourquoi leur communauté est-elle si fermée ? Ben c’est pas super, super compliqué mais on va reprendre les bases : c’est notre faute à nous, Européens catholiques. Depuis l’époque de la domination romaine en Judée et le début de la diaspora, on a bien voulu accueillir les Juifs un peu partout mais pas par pur esprit de charité chrétienne, selon la règle qui voudrait qu’on aime son prochain comme soi-même. Non, pas vraiment. On les a, d’abord, parqués dans des ghettos, du nom du quartier de Venise où on les a rassemblés à l’époque de la Sérénissime, bien avant d’autres ghettos de plus sinistre mémoire encore, comme celui de Varsovie. Avouez donc que pour ce qui est de donner toutes les raisons à cette communauté de rester solidaire et renfermée, on a imaginé un truc assez efficace.

Le pognon, ensuite. Alors attention, accrochez-vous : on est en 2016 et j’ai quand même réussi à trouver des gens qui croient encore que le Protocole des sages de Sion est authentique et que, loin d’avoir été le fruit d’un complot antisémite, ce sont les Juifs qui ont comploté après sa diffusion pour faire croire que le document était faux. OK les gars, vous vous êtes juste trompés de siècle mais passons. Nous verrons plus loin par quels biais tortueux ces immondices réussissent à faire leur chemin dans des cerveaux sains. Bref. Le Juif est vénal et a un gros nez pour mieux sentir l’argent. Et tous les grands banquiers sont Juifs. C’est de notoriété publique. (Qui ne reconnaîtrait pas de l’ironie dans au moins deux des trois dernières phrases peut prendre quelques cours d’humour, vite fait.) Et pourquoi ? Parce que pendant des siècles, les Juifs n’ont eu le droit de pratiquer quasiment aucun métier en Europe catholique. Aucun ? Presque. Les dévots catho s’étant interdit de se prêter de l’argent entre eux en percevant des intérêts, l’idée n’étant pas « chrétienne », ils ont trouvé un palliatif : ils ont offert aux Juifs de faire ce dont ils rêvaient, à savoir pratiquer « l’usure », d’où le terme « usurier » pour un prêteur à taux abusif. En clair, pour subsister, les Juifs n’avaient guère d’autre choix que de prêter de l’argent (souvent trouvé en gageant leurs propres biens) et de toucher des intérêts. Voilà l’origine des fameux banquiers Juifs. Étonnamment, les deux « banquiers du monde » du haut Moyen Âge jusqu’à la veille de la Renaissance italienne ont subi à peu près le même sort : on les a exploités puis spoliés, emprisonnés, expulsés, voire brûlés vifs. Les Juifs d’une part et, de l’autre, les Templiers.

Ces précédents historiques expliquent pourquoi des Juifs expulsés d’Europe ou l’ayant quittée volontairement, parce que ça sentait quand même grave le roussi pour eux dans les années 1880 à 1945, se sont expatriés outre-Atlantique en embarquant leur fortune et ont fondé des dynasties de financiers. Pas besoin de chercher ailleurs les raisons de cette « culture » Juive tant incomprise : il suffit de se « culturer » soi-même. Premier et meilleur moyen d’éviter de gober et diffuser des théories stupides.

Mais internet a permis le grand retour d’une forme de communication très employée par les antisémites et complotistes avant l’avènement du numérique : le tract ou le pamphlet. Des textes brefs, lapidaires, pleins d’affirmations et qui ne citent aucune source tangible. Votre Facebook matinal, quand bien même vous feriez un tri régulier dans vos « amis », est sans doute rempli de ces saletés. Je ne vais pas, ici, faire le tour de tout ce qui me fait sauter au plafond quotidiennement. Simplement, donner quelques clés pour éviter de se faire avoir avant d’aborder un dernier thème…

D’abord, méfiez-vous des blogs et des sites d’info « inconnus ». L’idée même de la théorie du complot, c’est que si aucun média traditionnel ne parle d’une théorie quelconque mais qu’un ou deux inconnus en parlent sur leurs blogs, c’est forcément parce que les inconnus sont des victimes, muselées par les médias et/ou le pouvoir. Voilà qui coupe court à toute argumentation rationnelle. Le schéma est le suivant : un professeur X a une idée complètement aberrante, ne suit aucun protocole académique correct et aucun de ses pairs, plus sérieux, ne le soutient. Cas extrême : il est viré de sa faculté. Il écrit donc sur son blog, en développant souvent plus longuement son amertume que ses idées. Il se victimise et cherche à susciter votre compassion. Ensuite, un ou deux sites peu regardants ou carrément complaisants reprennent l’info. Forcément, ça multiplie le nombre de liens qui traitent du sujet sur Google ou autre moteur de recherche (notez que dans 99% des cas, un clic sur un de ces sites « qui veulent vous apporter une vraie information » rapporte aussi de vrais sous à leurs gérants par le biais des annonceurs), et beaucoup commencent à croire que, vu qu’on en parle, « il n’y a pas de fumée sans feu ». Sauf que depuis le début, il n’y a toujours qu’une seule source, non vérifiée, non académique. Enfin, un « ami » partage sa découverte sur Facebook et le charlatan se retrouve soudain avec 10 000, voire 100 000 partages de gens outrés par la façon dont ce génie incompris a été traité. Une nouvelle théorie du complot vient de naître, peut-être avec votre aide innocente.

Un avion. Qui vole. Et qui fait des traînées. Preuve imparable.

Un avion. Qui vole. Et qui fait des traînées. Preuve imparable.

Alors prenons l’exemple des « chemtrails« , ces traînées d’on-ne-sait-quoi que les avions civils et militaires nous balanceraient dessus. Pour changer la météo, nous abrutir, voire nous stériliser, selon les plus atteints par la parano. Demandez-vous d’abord : à qui profiteraient de telles choses, vu que même les 1% qui dominent le monde seraient touchés ? Car je crois qu’ils respirent la même atmosphère que nous, non ? Ensuite, comment aurait-on pu nous cacher une chose aussi énorme, supposée mondiale, pendant dieu-sait combien de temps ? À votre avis, à quel moment de votre embarquement à Roissy-Charles-de-Gaulle remplit-on des réservoirs entiers de particules d’aluminium sans que personne, jamais, ne trahisse le secret ? Ah, le complotiste vous dira qu’il a un argument imparable : on n’a jamais vu autant de traînées dans le ciel. « De mon temps, on voyait pas ça ! » Admettons. Rappelez-moi dans quelles proportions le trafic aérien a augmenté depuis, disons, 1970 ? Facile : 6,32% par an entre 1970 et 2015. Faites le calcul du nombre d’avions supplémentaires dans le ciel quotidien par rapport à notre enfance. J’ai la flemme de le faire moi-même mais c’est maousse. Il existe plein d’autres arguments dont les complotistes douteront ou riront carrément : les avions laissent des traînées d’autant plus longues et durables qu’ils volent bas et les couloirs aériens sont saturés, d’où des altitudes plus variables que par le passé. Un avion au décollage ou à l’atterrissage utilise des volets pour augmenter sa portance (comprenez : pour ne pas tomber comme une pierre avec vous dedans) et ces volets génèrent des traînées aérodynamiques, particulièrement visibles dans un ciel urbain pollué. Je pourrais en ajouter des tonnes mais je pense que vous avez saisi : quand on n’y connaît rien, on se garde d’affirmer.

Le vrai problème du complotiste, c’est qu’il ne voudra écouter qu’un autre complotiste. Si vous le contredites, il dira sans doute que vous vous faites l’agent infiltré du grand capital, des Juifs, des Illuminati, de qui vous voudrez. Vous êtes clairement un imbécile mal informé, sinon un traître. Mais malheureusement pour eux, des gens intelligents se sont penchés sur cette question et ont étudié, statistiquement, la probabilité que telle ou telle théorie du complot soit bien réelle. Que l’on nous balance des chemtrails, qu’Armstrong n’ait jamais posé le pied sur la Lune, que Thomas Malthus ait fait des émules et qu’on nous stérilise de force pour réduire la population mondiale au bénéfice des nantis. Vous ne serez sans doute pas trop sidéré d’apprendre que, selon cette étude d’une logique implacable, plus la théorie est énorme, plus elle est improbable.

Pour plus d’information sur l’étude citée dans cet article, c’est par ici ! Bonne lecture, les curieux…


 

* Le terme inside job (littéralement, « travail [fait] de l’intérieur ») est apparu au lendemain des attentats du 11-Septembre pour désigner la théorie qui veut que les tours du World Trade Center et le Pentagone auraient été détruits sur ordre du gouvernement américain, par exemple pour justifier des guerres très lucratives au Moyen-Orient et/ou faire main-basse sur le pétrole irakien.

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