Tourisme et désert urbain

Je ne voudrais surtout pas que cet article me fasse passer pour une « langue de teupu », comme disent les jeunes. Mais quand même, de temps en temps, il faut dire ce que l’on pense, surtout quand il s’agit d’une simple observation de faits émaillée de quelques remarques qui me semblent tomber sous le sens.*

Le thème de ma désolation du jour, c’est l’inactivité du centre-ville de Tournus, ville d’art, ville touristique, jolie ville, ville dont les commerçants appellent de leurs vœux la « redynamisation ». Je vais planter le décor tout de suite par ces quelques mots : redynamisation bien ordonnée commence par soi-même.

NdlR : toutes les anecdotes listées ci-dessous — sauf une –, la plupart de première main, ont été vécues en plein mois de juillet, en « haute saison », comme on dit dans le métier.

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De rares touristes migratoires sur le clocher de la Madeleine, février 2014.

Lundi soir, place de l’hôtel de ville : des touristes américains ou britanniques admirent un moment la placette à la statue de Greuze. Puis cherchent où ils pourraient boire un verre tout en profitant de ce joli décor. Réponse évidente : nulle part. Sur cet amer constat ils s’en vont, dépités.

Concert dans le cadre du festival Garçon, la Note place de l’abbaye. 18 h et des brouettes. Les deux terrasses des salons de thé, seuls débits de boissons dans ce cadre magnifique, ferment alors que les musiciens s’installent. Oui, ce sont des commerces qui marchent déjà très fort le reste de la journée et n’ont pas besoin de changer leurs habitudes pour une soirée. Mais bon sang, quelle image de ville morte ! Sans le food truck désormais présent dès qu’un événement est programmé à Tournus ou aux alentours, le concert n’aurait pas eu lieu.

Apéritif avec des copains, un soir de semaine, 20 h 40. On essaie de commander une pizza : le four est éteint parce qu’il n’y a pas assez de monde et que ça coûte trop cher. On appelle un autre resto situé sur les quais : cuisine fermée, pas assez de monde, trop cher, etc. Le problème, quand on commence à fermer parce qu’il n’y a pas assez de monde, c’est qu’au bout d’un moment, il n’y a plus assez de monde parce que c’est fermé. D’abord on rate les touristes qui aiment manger un peu tard après une balade à une heure où il fait enfin bon dehors et ensuite, on commence à perdre la clientèle locale qui, au bout d’une ou deux tentatives, ne va même plus appeler pour tenter le coup mais directement aller ailleurs. Ou n’aller nulle part.

Tentative de dîner, hôtel-restaurant Le Sauvage, 20 h 02 : salle éteinte, terrasse vide, un réceptionniste à l’air complètement perdu. Il est « trop tard » pour dîner. Il fallait venir « à vingt heures maximum ». Notre arrivée hypothétique trois minutes plus tôt aurait pu tout changer. J’imagine déjà le tableau. Les lumières se seraient allumées d’un claquement de doigts ; le personnel serait sorti en chantant de la cuisine comme dans un Disney et un dîner magique nous aurait été servi par des petits oiseaux et des souris qui parlent.

Essai de kebab, rue de la République, 14 h. « Ah si c’est pas à emporter, ça va pas être possible, on va fermer. » Eh ben on va emporter. (Et regretter, aussi, mais ceci est une autre histoire.) Cet essai restera gravé dans ma mémoire comme une expérience inédite de kebab qui ferme plus tôt que les restaurants traditionnels de la même rue.

Autre restaurant, cette fois en juin, premiers soleils, premières terrasses : la terrasse étant remplie, un homme seul veut réserver une place une heure plus tard afin d’être sûr de manger dehors. Dialogue ubuesque avec la serveuse, qui lui rétorque qu’elle ne peut pas lui garantir qu’il aura une place. Il explique que c’est un peu pour ça qu’il réserve. On ne lui propose aucune alternative horaire. Il s’en va donc chercher ailleurs une terrasse qu’il ne trouvera pas. Une fois qu’il a tourné le dos, la serveuse explique à la cantonade qu’elle n’allait tout de même pas sortir une table de plus pour un couvert.

En résumé, à ma connaissance, je n’ai jamais vu de ville « touristique » et surtout « gastronomique-quatre-étoiles-gnagnagna » où il serait aussi difficile de manger à une heure qu’on ne peut même pas considérer comme tardive. Je n’ai jamais vu une ville ou un village un tant soit peu passante où, à l’image de Tournus, deux soirs d’affilée en plein mois de juillet, pas un café-restaurant n’est ouvert sur les deux places les plus choupinettes et attractives — places comptant chacune deux établissements qui pourraient fermer en alternance afin qu’il y ait un lieu d’escale possible 7j/7.

Chers amis cafetiers, restaurateurs et hôteliers**, voilà pour ma remarque d’ordre général : si vous voulez un centre-ville « dynamique », soyez-le un minimum. On me dit parfois qu’il est facile de critiquer la mairie pour tel ou tel projet qui ne me semblerait pas très judicieux. Oui, c’est vrai, tout comme il est un peu trop facile de mettre le manque de dynamisme du centre-ville sur le dos du stationnement difficile, de la météo fluctuante ou d’une mairie qui ne ferait pas le nécessaire. Si vous abandonnez manifestement la partie et surtout, si vous vous y mettez tous en même temps, quelle étincelle divine sera capable de relancer un centre au bord de la mort cérébrale ? (Oh et puis aussi, conseil valable pour certains et, heureusement, pour certains seulement : un peu d’amabilité et de serviabilité n’ont jamais tué personne.)


*Actuellement photographe, écrivain et musicien, j’ai auparavant été, sans ordre particulier, commercial CHR, barman, plongeur, serveur, second de cuisine et graphiste pour le compte du groupe Bacardi-Martini. Ce CV excessivement synthétique et sélectif vise à couper l’herbe sous le pied de ceux qui viendraient à remettre en cause ma légitimité ou ma compétence à juger des difficultés de leur travail, ou leur domaine d’activité en général.

**Suite aux remarques pertinentes de Gilles Lacroix et pour ne pas froisser des commerçants qui font ce qu’ils peuvent pour bouger les fesses du centre, j’ai modifié cette phrase afin de ne pas laisser entendre que tous les commerçants de Tournus font mal leur boulot. Ce n’est évidemment pas le cas mais c’est ce qu’on pouvait comprendre de ce maladroit petit bout d’intro de paragraphe. Mes excuses à ceux qui se sont sentis injustement mis sur la sellette.

7 réflexions au sujet de « Tourisme et désert urbain »

  1. Lacroix

    Un peu facile de montrer du doigt le manque de dynamisme des commerçants à partir d’un situation bien particulière. Quelle autre petite ville peut s’enorgueillir d’un cinéma art et essai, d’une des 4 seules librairies de Saone et loire labellisée par le ministère de la culture, d’un fromager et d’un charcutier montrés en exemple dans le guide du routard, de 4 restaurants étoilés, de commerçants qui passent des week-ends entiers à animer des rencontres musicales à l’abbaye en parallèle avec un salon du livre à Chardonnay, et j’en passe et des meilleures. Non Grégor et Julien, nous avons des commerces dynamiques ni meilleurs ni moins bons qu’ailleurs. Peut-être aussi que le malencontreux virage qui a été pris il y a quelques années, celui qui a décidé que Tournus n’en valait pas la peine et qu’il fallait tout miser sur le tourisme au détriment du reste pour sortir du marasme dans lequel le commerce avait artificiellement été mis, peut-être que ce virage n’était pas le bon et qu’au lieu de tout faire pour attirer une clientèle extérieure au détriment des conditions d’accueil de la clientèle locale, il aurait peut-être mieux valu réfléchir à ce qu’on pouvait faire pour refaire revenir en ville cette clientèle locale. Ceci aurait par ailleurs évité que ce marasme serve aujourd’hui de pretexte à des projets dangereux. En ce qui me concerne j’ai eu bien envie de fermer un samedi après-midi de début Juillet quand la mise en place d’un « garçon la note » place Carnot a entrainé la fermeture de la rue de la république à partir du milieu de l’après-midi, alors qu’à 19h seuls 2 tables 4 bancs et un projecteur avaient été installés, que ceux-ci auraient très bien pu l’être par l’arrière de la place sans que la rue soit coupée et que comme résultat entre 16h et 19h seulement 2 clients soient rentrés à la librairie. Et bien non je n’ai pas fermé, preuve que les commerçants font tout pour faire vivre leur ville mais ce n’est pas l’envie qui m’a manquée devant le triste spectacle de cette rue déserte un beau samedi après-midi de juillet ! La situation que vous décrivez est triste, voire lamentable, mais il ne faut pas généraliser trop vite et jeter le bébé avec l’eau du bain.Tournus n’a pas la palme des commerçants les plus nuls du département. Par contre et je continue à l’affirmer haut et fort, Tournus a bien la palme des plus mauvaises conditions d’accueil pour la clientèle et en particulier la clientèle locale, et ça ce n’est pas dû aux commerçants

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    1. julienroturier Auteur de l’article

      Bonsoir Gilles. Non, je ne mets pas tout le monde dans le même panier, bien sûr. Comme tu l’auras constaté, mon message s’adresse en priorité aux restaurateurs et cafetiers. Mais du comportement parfois contre-productif de certains découlent aussi des retombées négatives sur votre fréquentation à vous, commerçants « tradi » de l’alimentaire, du vêtement, de la culture, etc.

      NB : Gregor n’est pour rien dans le contenu de ce billet. Il est, comme tous ceux signés de mon nom, de ceux que j’ai la chance de pouvoir publier librement, en assumant à la fois la teneur et ses conséquences.

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  2. kr3k

    Le constat est que Tournus est mort le dimanche après-midi et le lundi. Vivement l’ouverture d’un salon de thé en face de La Palette. Mais peut-être aussi les restaurateurs pourraient se concerter pour ouvrir des journées alternées. Comme une pharmacie de garde. On ne va pas demander Bistronomik de prendre le relais dans le centre chaque weekend pour vendre des glaces et des crêpes au touristes? Ce pauvre Claude et Marlène bossent déjà jour et nuit (et ouvrent le restaurant De La Paix même le lundi-soir si je ne me trompe pas).

    Pourquoi pas organiser des ouvertures de dimanche (et fermeture une jour dans la semaine) des magasins. Au moins, Gilles, le dimanche le parking est gratuit! 😉

    Ce que dit Julien est juste. Si tout le monde ferme le dimanche, les clients ne trouvent rien d’ouvert alors ils ne viendront plus. Surtout ceux du coin, qui connaissent nos habitudes. Bien sûr, on ne peut pas espérer qu’avec une ouverture de dimanche ils vont tous magiquement réapparaitre. Il faudra du temps pour que les clients comprennent et changent d’habitude. Mais plein de monde s’ennuie les dimanches. Ils aimeraient bien venir promener les quais, lécher une glace et quelques vitrines…

    A quand les commerçants se donneront ils rendez-vous pour parler de ce que nous pourrons faire? Il faut se concerter pour unir nos forces. On a vu qu’il est possible de venir avec une centaine de personnes pour une réunion contre les projets phantasmaphraonimeux de la mairie. Il faudrait aussi être possible de se réunir pour travailler ensemble à des solutions.

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  3. julienroturier Auteur de l’article

    Pour résumer mon point de vue et ces expériences malheureuses, je dirais que j’ai l’impression, forcément subjective, que beaucoup de commerçants CHR oublient qu’ils sont dans une ville touristique. C’est-à-dire que même si les mots « eh ben, y a pas grand-monde cette année » sont dans les premiers sortis dans une conversation, comme dans toute ville touristique qui se respecte, tout le reste donne l’impression de ne surtout pas être dans une ville touristique. Amplitudes horaires et jours d’ouvertures semblent même faits pour décourager d’essayer de manger dehors, alors que l’effort pourrait n’être fait que deux ou trois mois par an.

    Le petit magasin Vival, par exemple, ouvre tout le dimanche en été et c’est très bien. Ce serait encore mieux s’il faisait vraiment office d’épicerie de dépannage, avec une vraie journée continue toute l’année, mais c’est déjà la preuve d’un effort d’adaptation à une clientèle estivale aux besoins différents.

    Alors bien sûr, la solution n’est pas dans le « tous ouverts toute la semaine jusqu’à 21 h » (enfin, sauf pour les restos, quand même, quoi) : je ne suis pas fou, je sais ce que représente une vie de commerçant en termes d’horaires « invisibles ». Mais peut-être, et même sûrement, dans une vraie dynamique collective, basée sur une ou plusieurs grosses associations de commerçants avec beaucoup de pouvoir politique et économique, qui pourraient rendre Tournus aussi vivante un soir de juillet que certaines petites villes d’Italie où les terrasses se touchent et sont bondées.

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  4. Pelletier Romain

    M’oui mais non, a 14h je comprends qu’on l’envoie sur un plat a emporter.
    A 20h par contre non ce n’est pas.normal mais la réputation de l’établissement n’est plus a faire.

    Pas de commerce ouvert le lundi soir a Tournus? Très étonnant on en trouve pourtant, a moins que ce touriste n’en voulais un sur la place de la mairie, mais dans ce cas, les commerçant n’ont donc pas le droit a un jour de fermeture alors que dans les bar-resto ils se tapent déjà 12/15h de travail /jour? Monsieur Roturier, vous travaillez 7/7j vous? Moi oui malgré le lundi de fermeture, qui me sers pour courses, compta etc (donc une journée de travail malgré la fermeture)
    La critique n’est pas très adaptée, sur la place de la mairie ils ne sont que deux je crois?

    Une pizzeria qui ferme a 20h40 c’est étonnant je l’accorde, c’est une cuisine qui en général se travaille plus tard que dans un restaurant traditionnel (20h40 étant donc encore bien tôt en pizzeria).
    En bref, Monsieur, tentez de tenir un commerce 7/7j et vous verrez que cela apporte bien des contraintes (personnel en + par exemple , pour un jour comme le lundi qui est en général totalement mort dans notre métier!)
    Reste la solution d’avoir + de personnel, ce que nous savons très bien qu’il est impossible a faire de nos jours (rien que le lundi soir, jour totalement mort dans ce métier, payer des salariés pour 4 bière, on est d’accord que ce n’est totalement pas rentable et plutôt a perte).

    Il y a certainement des solutions, un « tour de garde » des bars peut être une bonne idée, mais propose encore des contraintes de personnel, et d’accessibilité puisque le touriste qui ne connait pas le principe ne saura jamais lequel est ouvert ce dimanche précis.
    Le lundi, il a tout plein de restaurant ouvert sur tournus, en étant souvent client moi même.

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    1. julienroturier Auteur de l’article

      Bonjour Romain. Comme je le précisais en fin d’article, oui, j’ai été commerçant, commercial et indépendant. Je sais ce que c’est de travailler 7j/7, que ce soit en cuisine où il m’est arrivé de faire 21 jours non-stop ou en graphisme, métier dans lequel j’ai très souvent eu des commandes le vendredi pour le lundi matin avec des semaines de 70 à 80 heures. Je comprends donc très bien la problématique. Oui, il y a de nombreux commerces et restaurants ouverts le lundi à Tournus : vous comprendrez que ces petites tranches de vie sont destinées à mettre le doigt sur ceux qui me semblent, avec une exagération assumée, « tirer le centre vers le bas » et non sur ceux qui ont un fonctionnement plus adapté à une haute saison touristique. Pardon si je n’ai pas été assez clair sur ce point.

      Cette idée de « tour de garde » proposée par Gregor me semble aussi assez bonne. Il n’y a pas trop d’inquiétude à avoir pour les touristes flâneurs, qui ne vont pas se renseigner avant de faire un tour en ville et iront simplement, naturellement, là où la terrasse sera ouverte et accueillante. À mon sens, les deux gros points noirs des dimanches et lundis sont réellement la place de l’hôtel de ville et la mairie, endroits touristiques majeurs, où il est étonnant de ne pas trouver un peu de vie en terrasse 7j/7 en saison. La vie nocturne du centre est tout de même bien tristounette, avec les quais seuls comme alternative sympathique. Le monde attire le monde et le fait que trois sur quatre des débits de boissons de ces deux endroits ferment en fin d’après-midi ou début de soirée ne rend pas service à deux « spots » importants.

      Evidemment, je me rends compte des efforts financiers et humains que demanderait une ouverture plus tardive et plus systématique. Je ne prétends pas offrir de solution miracle et j’en suis bien désolé. Sans doute, une concertation des premiers concernés serait-elle un bon début.

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  5. Moineau

    Désolé à l époque des magasins de marques ont à louper un sacrée virage plutôt vous les commerçants vous avez perdu le plus bénéfique d attiré du monde dans Tournus entre les assurances et banques et quelques commerce qui ouvre et qui ferme ouvré les yeux le tourisme est à portée de nous ont est pas capable de faire rester les touristes dans notre ville.
    Évoluer avec le temps a l epoque de Mr Bachelet des gens cherchait déjà de la location de velo . Ben non ont fait pas !! les magasins de marques ben non ça va nous faire de la concurrence constat d aujourd’hui pas plus de magasins voir moins.
    Alors arrêté d avoir peur est bouger vous parce que vous êtes en train de mourir et que les deux autres grandes villes voir 3 louhans ce frotte déjà les mains de voir une ville qui refuse tout . :dynamisme, tourisme, emplois,commerces et tout le monde s y retrouve pour gagné la part du gâteau.

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