Charité désordonnée

Par Julien Roturier

Un jeudi soir à Tournus. Le soir, j’aime à boire un verre en terrasse en compagnie de ma moitié. La ville est calme, comme de coutume, quand soudain nous voilà envahi par une bruyante et sympathique horde d’adolescents transformés en enfants-sandwichs par de petits panneaux faits maison.

Ils sont en vadrouille, nous disent-ils, pour aider un camarade menacé d’expulsion sous sept jours et nous demandent un petit geste financier. « Expulsé de son logement ? », leur demandai-je. « Non », me répond une ado : « De France ». En mon for intérieur, je me demande comment un coup de main financier pourrait retarder une expulsion du territoire quand une autre reprend : « Enfin, de son logement d’abord, puis de France ». Incompréhension de notre part face à ces propos contradictoires. Afin de ne vexer personne, je leur explique que notre situation financière n’est elle-même pas bien brillante et ne nous permet pas de venir en aide à cet inconnu, même si l’envie ne nous en manquerait pas. Déception sur les visages mais sourires néanmoins. Les ados repartent en tous sens pour trouver d’autres bienfaiteurs éventuels, avec force cris et exhortations. Certains rentrent dans le bar sur lequel nous avons jeté notre dévolu.

Une certaine tension s’installe : j’entends que le patron tâche de leur apporter quelques explications sur les procédures d’expulsions. (Nous comprenons alors qu’il s’agit bien d’une expulsion de logement, et non de France.) Les ados ressortent, déçus de ne pas être pris au sérieux, et s’en vont chercher l’aide d’une adulte. Pendant ce temps, la rue est en émoi, imaginez plutôt : des jeunes lâchés dans Tournus, comme de petits fauves bruyants ! L’adulte en question arrive.

Sur elle, se lit la lassitude. Elle ne comprend pas pourquoi ses protégés se sont fait rembarrer. Sa discussion avec le patron est manifestement infructueuse et elle ressort à son tour, dépitée et agacée – et communique ainsi son propre stress aux plus jeunes.

Arrive à son tour un aimable policier municipal, qui cherche le(s) responsable(s) de cette innocente cohue. La dame se rend vaillamment au front et négocie avec les représentants de l’ordre. La discussion est à peine audible mais j’en retiens que les riverains s’inquiètent de voir tous ces gamins survoltés haranguer les passants pour obtenir de l’argent. La dame assure qu’elle va les contenir. Sur elle toujours, cher lecteur, se lit à présent une certaine colère sourde.

À deux pas de nous, un jeune lui explique : « Y a des adultes qui demandent des justificatifs, on fait quoi ? ». Elle répond du tac-au-tac : « On ne donne rien ! ». Ah bon ? Nous en restons relativement sans voix.

Mais enfin, chère madame… même si la cause est noble, ne mérite-t-elle pas un peu de préparation et de sérieux, d’autant plus quand on implique la participation de mineurs ? Nous sommes dans une société désormais habituée aux arnaques à la charité, et habituée à ce que les enfants soient envoyés en première ligne car souvent plus aptes à faire jouer la corde sensible. Que certains demandent des gages de sérieux ne veut pas dire qu’ils condamnent l’action : simplement, il est des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas.

Ce qui se fait, par exemple, c’est préparer un petit papier à remettre aux donateurs, papier qui pourrait par exemple indiquer le montant nécessaire et aussi et surtout, ce qui serait fait de l’argent éventuellement collecté en trop. Sera-t-il donné au bénéficiaire pour payer d’autres loyers ? Sera-t-il reversé à une association caritative ? Où est-il indiqué quel montant a déjà été collecté ? Car si l’on veut bien donner, même quelques pièces, il est de bonne guerre de savoir où elles vont aller et pourquoi. On peut aussi faire une pétition, ma foi.

Ce qui ne se fait pas, à l’inverse, c’est jeter dans la rue une bande de jeunes enthousiastes sans leur assurer un minimum de soutien, d’encadrement et surtout, la caution morale d’un adulte responsable – ou d’une association. C’est comme ça qu’on rate une action, qu’on suscite inutilement la crainte et surtout, qu’on creuse le fossé générationnel : les enfants sont déçus et ne comprennent absolument pas ce qu’ils ont fait de travers, tandis que les adultes rentrent chez eux en pestant contre leur manifestation joyeuse et trop pleine d’énergie. Pour les enfants, j’ai bien un début de réponse : à mon sens, ils n’ont rien fait de mal. Ils ont simplement fait confiance à des adultes mal organisés, mal préparés, qui ont fait les choses dans l’urgence et sans réfléchir. Et c’est comme ça, aussi, qu’on en arrive à une intervention de la police municipale pour une simple activité extrascolaire bien intentionnée, et qu’on fait suivre un petit drame individuel d’un échec collectif.

Nous avons fini nos verres et sommes rentrés gentiment chez nous. Mais avant, nous avons pu rire, une fois de plus, de cette tradition très tournusienne qui consiste à se garer n’importe comment dans une ville où le stationnement est apparemment problématique. Mais ceci est une autre histoire…

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